
On croit volontiers que le recyclage est né avec les préoccupations écologiques de la fin du XXe siècle. Son histoire est bien plus ancienne : pendant des siècles, rien ne se jetait, parce que tout avait encore une valeur. Retracer cette histoire, c’est comprendre pourquoi le recyclage redevient aujourd’hui une affaire d’économie autant que d’environnement.
Une pratique aussi ancienne que la matière
Bien avant les bacs de tri, les sociétés anciennes récupéraient tout ce qui pouvait l’être, par nécessité plus que par conviction. Les Romains refondaient de vieilles pièces de bronze pour en tirer des objets de plus grande valeur. Le verre circulait lui aussi : des épaves chargées de verre brisé et des vestiges d’ateliers montrent qu’on le refondait déjà, de l’Antiquité romaine jusqu’au Moyen Âge.
Le papier médiéval est lui-même un produit de la récupération. On le fabrique à partir de vieux chiffons, devenus une marchandise recherchée. Dans un monde où produire coûte cher, en travail, en énergie et en matière, jeter est un luxe que peu de gens peuvent s’offrir.
Le siècle des chiffonniers
Au XIXe siècle, cette économie de la récupération devient une véritable industrie. À Paris comme dans toute l’Europe, des milliers de chiffonniers, hommes, femmes et enfants, fouillent les rebuts pour en extraire ce qui se revend : les chiffons pour les papeteries, mais aussi les os, les métaux, le verre.
En novembre 1883, le préfet de la Seine, Eugène Poubelle, oblige les propriétaires parisiens à fournir à leurs locataires des récipients fermés pour les ordures. Ses arrêtés prévoient même un tri en trois boîtes : les matières putrescibles, les papiers et chiffons, puis le verre, la faïence et les coquilles d’huîtres. Le tri sélectif a donc plus de cent quarante ans.
La mesure provoque une levée de boucliers. Les chiffonniers y voient une menace directe pour leur gagne-pain, et la presse publie la lettre d’une chiffonnière qui dit ne plus trouver de quoi vivre. Le détail est révélateur : à l’époque, les déchets ne sont pas un problème à éliminer. Ils sont une ressource que l’on se dispute.
L’invention du jetable
Le basculement s’amorce à la fin du XIXe siècle. La fibre de bois remplace le chiffon dans la fabrication du papier, et les engrais chimiques rendent inutiles les déchets organiques autrefois valorisés. Ce qui avait une valeur n’en a plus. Le déchet moderne naît précisément de cette perte de valeur.
Au XXe siècle, le plastique, l’emballage à usage unique et la consommation de masse installent l’Europe, à la suite des États-Unis, dans une société du jetable. Il faudra près d’un siècle pour que l’idée du tri revienne.
Le réveil a lieu dans les années 1970. Pour le premier Jour de la Terre, en avril 1970, un fabricant américain de carton recyclé lance un concours pour donner un emblème au recyclage. Plus de cinq cents projets sont reçus ; le lauréat est un étudiant de 23 ans, Gary Anderson, dont les trois flèches en boucle sont devenues un symbole universel. En 1972, deux frères norvégiens installent dans un supermarché la première machine automatique de reprise des bouteilles consignées.
Le retour de la contrainte
Un demi-siècle plus tard, la question a changé d’échelle. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, l’extraction mondiale de ressources naturelles a triplé en cinquante ans. Sans changement profond, elle pourrait passer de 100 à 160 milliards de tonnes par an d’ici 2060.
Il ne s’agit pas d’une pénurie imminente, mais d’une tension durable : des matières plus chères, plus disputées, extraites toujours plus loin. Dans ce contexte, garder la matière en circulation n’est plus seulement un geste écologique. C’est une stratégie économique.
À Djibouti, cette réalité est particulièrement tangible. Le pays importe environ 90 % de sa nourriture, et l’essentiel de ce qui s’y consomme vient de l’extérieur. Chaque bouteille, chaque emballage, chaque objet présent sur le territoire a déjà fait un long voyage. Le faire durer, c’est préserver une valeur qui a coûté cher à acheminer.
Réemployer avant de recycler
L’économie circulaire repose sur une hiérarchie simple : mieux vaut éviter le déchet que le traiter, réemployer un objet que le recycler, recycler que jeter. Le recyclage, qui détruit l’objet pour en récupérer la matière, n’intervient qu’après le réemploi.
La consigne en est l’exemple le plus ancien et le plus efficace. Une bouteille en verre consignée n’est pas broyée : elle est rendue, lavée, contrôlée, puis remplie à nouveau. Au Groupe Coubèche, la consigne des bouteilles en verre reste active, et plus que jamais. Le groupe a également installé dans les grandes enseignes des collecteurs automatiques, les reverse vending machines, lointains héritiers de la machine norvégienne de 1972. Ce qui ne peut pas être réemployé rejoint ensuite la filière de recyclage, avec le programme Terre & Verre.
Cette logique gagne aujourd’hui des secteurs entiers. Le reconditionnement en est la forme industrielle : on reprend un appareil, on le teste, on le répare, on le garantit, puis on le remet sur le marché. Dans le monde, plus de 195 millions de smartphones d’occasion ou reconditionnés ont été mis sur le marché en 2023, pour une valeur de près de 73 milliards de dollars, et ce marché croît plus vite que celui du neuf. Au premier semestre 2025, c’est même le continent africain qui a enregistré la plus forte progression des ventes de smartphones reconditionnés. Ce qui était hier un geste de nécessité est devenu un marché.
Ce que le cordonnier savait déjà
On parle volontiers aujourd’hui de « recycler » ses chaussures, de leur offrir une seconde vie. Le mot est impropre : une chaussure ressemelée n’est pas broyée pour redevenir matière. Elle est réparée, remise en état, rendue à l’usage. C’est du réemploi après reconditionnement, et c’est l’un des plus vieux métiers du monde.
Au Moyen Âge, la distinction était déjà inscrite dans l’organisation des métiers. Le cordonnier, dont le nom vient du cuir de Cordoue, fabriquait des chaussures neuves ; le savetier raccommodait les souliers usés. À Londres, à la fin du XIVe siècle, les réparateurs rachetaient même les vieilles chaussures pour les remettre en état et les revendre d’occasion. Les fabricants de neuf les accusaient de faire passer des souliers rapiécés pour neufs, et le maire dut trancher en 1395. Le marché du reconditionné avait déjà ses querelles.
À Djibouti, le cordonnier exerce toujours. Il recoud, recolle, ressemelle, et rend à chaque paire quelques années de vie. Il ne parle ni d’économie circulaire ni de reconditionnement. Il pratique simplement, chaque jour, ce que le reste du monde est en train de réapprendre : la matière la plus durable est celle que l’on n’a pas besoin de remplacer.
