
Fondée en 1931, l’École Franco-Islamique An-Najah occupe une place singulière dans l’histoire éducative et culturelle de Djibouti. À une époque où l’enseignement colonial structurait largement l’accès au savoir, cette institution a ouvert une voie originale : proposer une formation à la fois en arabe et en français, capable de préserver une identité culturelle tout en donnant aux jeunes générations les outils nécessaires pour dialoguer avec le monde moderne. L’arrêté colonial de 1931 autorisait alors Ali Coubèche à ouvrir à Djibouti une école franco-arabe préparatoire aux écoles publiques.
Selon le Historical Dictionary of Djibouti, An-Najah fut d’abord liée à la communauté yéménite de Djibouti, dont les commerçants soutinrent l’école afin de préserver leur culture et d’échapper à une assimilation complète par l’éducation coloniale. Mais son rôle dépassa progressivement ce cadre communautaire. L’établissement forma une partie de la première élite religieuse du pays et devint, au fil des décennies, un espace où se transmettaient la langue, la foi, la mémoire et une certaine conscience historique.
Dans les années 1940 et 1950, au moment où le monde arabe et africain était traversé par les mouvements de libération nationale, An-Najah s’inscrivit aussi dans une dynamique plus large. Le dictionnaire historique souligne que l’institution fut alors associée à la diffusion d’idées panarabes, dans le contexte de la fondation de la Ligue arabe et des solidarités nouvelles qui accompagnaient les luttes de décolonisation. Le panarabisme, dans son sens historique, portait alors l’idée d’une unité culturelle, politique et sociale des peuples arabes dans le monde issu de la colonisation.
L’histoire de Djibouti elle-même s’inscrit dans ce long cheminement. Ancienne Côte française des Somalis, devenue Territoire français des Afars et des Issas en 1967, Djibouti accède à l’indépendance le 27 juin 1977, après un processus politique complexe et plusieurs consultations référendaires. Dans ce contexte, les lieux d’enseignement comme An-Najah n’ont pas seulement transmis des savoirs scolaires : ils ont participé à la formation d’une conscience, d’une langue intérieure, d’un rapport au monde.
Dans les années 1950, l’établissement renforça également ses liens académiques avec l’Égypte, permettant à certains élèves de poursuivre des études supérieures dans des universités égyptiennes. Cette ouverture illustre une vocation profonde : transmettre localement, mais ouvrir vers l’extérieur ; préserver une mémoire, mais préparer l’avenir. Aujourd’hui encore, An-Najah rappelle qu’une école peut être davantage qu’un bâtiment ou un programme. Elle peut devenir une passerelle entre les générations, un lieu où l’on apprend à nommer son histoire, à recevoir un héritage et à le prolonger. Dans l’histoire de Djibouti, An-Najah demeure ainsi l’un des symboles les plus forts de cette transmission : celle d’une culture, d’une langue, d’une foi, mais aussi d’une dignité intellectuelle construite dans le temps.
